CAMBODGE "Je suis un bateau de fortune" 2 Louis de Genouillac, Kompong Cham

"...il y fait bon vivre..... [...] j'appércie mon port d'attache"

Six mois. Cent quatre-vingt-trois jours. 4392 heures. 263520 minutes. 15811200 secondes. Au gré des courants et contre-courants, j’ai donc fini par franchir le cap de la moitié de ma mission. De mémoire de marin, la mer avait rarement été aussi calme et les vents si généreux. Notons que le contournement de l’Ile-aux-Ennuis a été plus facile qu’annoncé. Le temps lui-même y a mis du sien : il est passé à toute allure. Kompong Cham, l’embarcadère où je suis amarré depuis maintenant tout ce temps, a pour première qualité d’être paisible. Avec le temps, je m’y suis fait. Et pour cause : il y fait bon vivre. Son climat se prête assez bien à une vie de bateau. J’y ai même découvert que le bonheur est apparemment plus simple que ce à quoi je m’attendais jusqu’alors. En fait, et pour ne rien vous cacher, j’apprécie mon port d’attache. J’apprécie ses habitants. J’apprécie ses quais, aux aménagements commodes à l’entretien des navires.

Côté mission, ce n’est pas mal du tout. Naturellement, si sur le papier la comptabilité ne fait rêver personne - du moins, je suppose ! -, j’ai appris à la regarder d’un oeil nouveau. Je lui consens même un intérêt, fût-il unique : celui de pouvoir dire en quelques clics qui dépense quoi. En soi, je vous l’accorde, ça ne casse pas des briques. Mais, au moins, ça a le mérite de nous aider pour les budgets, qui nous aident à leur tour pour les demandes de fonds. Sans ces demandes, pensez-vous !, l’argent n’arriverait pas, et la machine aurait bien du mal à tourner. Et oui, c’est comme ça, où que l’on soit, quel que soit celui ou ce pour quoi l’on travaille, l’argent règne en maître. Qu’on le veuille ou non, on lui doit une bonne partie du tout.

Voilà donc un aperçu de ma vie de bureau, toujours partagée avec Primprey, ma collègue Khmère. Je récapitule : un peu de saisie, et le reste en rapports financiers et autres dossiers de demandes de fonds.

Pour le reste de ma vie de volontaire, je continue de mettre le cap chaque jour sur Phum Thmey pour mon cours d’Anglais. J’aime cette sortie en mer quotidienne. J’aime ce village. J’aime mes élèves. En outre, de temps en temps, je donne un cours de Français à Kompong Cham, avec deux ou trois élèves tout au plus. À propos : le Français est une langue de barbares dont la seule règle impérissable est qu’elle est principalement faite d’exceptions. Le soir, à 6 h, je fais également l’apprenti prof d’Anglais avec comme élèves deux résidentes de l’évêché.

Sans même tenir compte des autres activités plus ponctuelles, tout cela m’occupe bien. Tout cela, je crois, m’occupe sainement. Je ne sors des eaux territoriales finalement qu’assez peu, et perds même rarement la côte de vue. Curieusement, ce n’est pas pour me déplaire. Ne m’étais-je pas dit au départ : « c’est clair, je mettrai toutes voiles dehors dès que je le pourrai » ? Que nenni. La crique dans laquelle je suis tombé a beau être escarpée, elle n’en est pas moins confortable. Et je souhaite à tout le monde de goûter un jour à son fond. Son fond ? C’est le Mékong qui se vide, dévoilant toujours plus ses sables, et donnant ainsi à la ville des airs de cité balnéaire. Ce sont des alentours enchanteurs. Ce sont des paysages beaux à m’émouvoir. Et ce fond a une double particularité ô combien appréciable : suffisamment reclus pour s’y sentir ailleurs, il est tout autant développé pour ne pas s’y sentir coupé du monde. Un juste milieu entre archaïsme et modernité, entre désuétude et progrès. Un coin de monde qui a su me séduire, et avec lequel je m’entends plutôt bien.

En somme, rien de vraiment neuf depuis la dernière fois. C’est signe que ma mission a été bien délimitée au départ, et que si soubresauts il y a, ils ne me font pour le moment pas chavirer. En dépit de leurs caprices, les flots cambodgiens continuent coûte que coûte de me porter. Au loin, je garde les yeux fixés sur les petites et grandes lueurs qui m’indiquent toujours et partout la voie à suivre et me restent autant de phares dans l’existence. Rassurez-vous ou non, si ma coque s’est offerte un coup de peinture, je n’ai pas changé. Je suis le même bateau qu’à l’accostage, toujours porté par des eaux peu à peu apprivoisées. Les vents d’ici me sont de moins en moins barbares, et je les sens me pousser vers je ne sais quoi d’impalpable, vers ce quelque chose intangible qui m’a fait reprendre la mer en août dernier. Quoi qu’il advienne, loin des docks qui m’ont vu naître, je peux d’ores et déjà m’attendre à ce que ma cargaison au retour soit un peu meilleure que celle avec laquelle je suis arrivé, et que je n’ai toujours pas fini de décharger. Je vous demande encore un peu de temps. À ma poupe, les dockers locaux sont à pied d’oeuvre et, jours et nuit, travaillent à m’agencer. Il n’empêche : si des conditions météo favorables me font de fait espérer arriver à l’Ile de Pâques sans encombres, je reste à l’affût des vagues et des vents, des pirates et des calamars géants. En quelque sorte : je n’oublie pas que je suis un bateau de fortune.